« Peut-être, dans ce cas, dois-je retenir son conseil de cesser de regarder autant en arrière, d’adopter un point de vue plus positif, d’essayer de faire le meilleur usage de ce qu’il me reste de jour. Après-tout, que pouvons-nous gagner à toujours regarder en arrière, et à nous blâmer nous-mêmes parce que notre vie n’a pas pris exactement la tournure que nous aurions souhaitée ? »
« Il y a « dignité » lorsqu’il y a capacité d’un majordome à ne pas abandonner le personnage professionnel qu’il habite. »
« Les grands majordomes sont grands parce qu’ils ont la capacité d’habiter leur rôle professionnel, et de l’habiter autant que faire se peut ; ils ne se laissent pas ébranler par les événements extérieurs »

Un véritable coup de coeur. Mr. Stevens est un grand majordome et tandis qu’il est employé par un Américain dans le domaine de Darlington Hall, il se remémore les actions passés et les événements qui se sont produits au sein de ce domaine du temps où il a servit pendant plus de trente cinq ans au service du grand Lord Darlington. Un jour, il a reçu la lettre de son ancienne amie et intendante de la maison, Miss Kenton. Le contenu de sa lettre est préoccupant. Cette lettre le pousse à partir en voyage pendant une semaine dans la campagne anglaise afin de converser avec elle en dehors des frontières du domaine.
Le récit débute par des réflexions personnelles et philosophiques sur ce que signifie être un bon et grand majordome. Mr Stevens habite son costume et vit son rôle qu’il refuse de « jouer ». L’Américain a racheté la propriété et embauche le majordome Mr Stevens avec. Il est donc crucial de prendre en compte cette réflexion, car son rôle auprès de son nouvel employeur, l’Américain, ne satisfait pas aux mêmes exigences, étant donné qu’il a une culture différente.
Mr Stevens s’est voué corps et âme à ce Lord en étant fidèle et loyal. En voyageant, il peut revenir en arrière, réfléchir au passé, et faire surgir les réminiscences des événements passés pour en comprendre la signification. Mr Stevens retrace les moindres détails du Darlignton Hall, les grandes réunions tenues par des hommes influents et importants, des anecdotes. Toute l’histoire de l’Angleterre s’est déroulée au sein du domaine. La structure narrative est donc basée sur ces allers-retours entre le temps présent, le voyage, et le temps révolu, passé au sein du domaine. Ces allers-retours permettent au lecteur de comprendre également le lien qui unit Miss Kenton à Mr Stevens. De fait, éclairer les rapports passés, houleux, décalés, étranges, et donc les choix passés de Mr Stevens. Après le devoir professionnel, l’amour aurait été négligé. Mr Stevens incite donc le lecteur à admettre la légitimité de ses actions.
La dignité. Un mot considérable dont si peu de majordomes sont dotés. Que dire aujourd’hui… La dignité réside principalement dans le fait de rester à sa place et de faire de ce que nous savons faire. Ainsi, c’est laisser la parole aux hommes qui savent de quoi ils parlent, aux hommes experts en matière des affaires internationales, de politique et de finance. L’auteur dénonce les auteurs aux idées trop idéalistes. Ceux qui croient que le peuple a la possibilité de s’exprimer sur le plan politique et de parler de sujets dont il ignore en réalité tout. Il est indispensable de confier les grandes affaires aux grands hommes. Ce livre est d’une actualité brûlante et mérite d’être lu par tous.
Mr Stevens est témoin des événements politiques, de la question du Traité de Versailles, et du réajustement des conditions du Traité envers l’Allemagne car jugé trop sévère pour les uns, pas assez pour les autres. Mr Stevens relate ces événements qui se jouent au sein du Darlington Hall. Par la qualité de sa fonction, de ses soins et de son service, il participe, certes à une plus petite échelle, au déroulement et à l’orientation des décisions prises. Son service aide à mettre ces hommes dans des conditions confortables, ce qui favorise une prise de décision favorable. Il ne laisse aucun jugement personnel ni aucune analyse critique entraver sa fonction en raison de sa dignité. Sa loyauté est sans faille. Or, les limites de ses qualités professionnelles apparaissent comme des défauts lors d’un épisode troublant : le renvoi de deux jeunes domestiques juives.
Le récit fait le portrait de Mr Stevens, un homme admirable à la personnalité complexe mais attachante, marquante. Il fait preuve de pudeur et de dévouement. Malgré le fait qu’il semble en apparence être imbu de lui-même, prétentieux, en particulier lorsqu’il est en contact avec Miss Kenton. Les rapports professionnels se traduisent par des tensions, mettant en évidence une ambiguïté et une attirance. Les valeurs léguées par son père, son métier, sa culture guident sa droiture et son sens moral. Néanmoins, ce sont ces mêmes valeurs qui le font négliger l’amour. Il est aveuglé au point qu’il ne sait pas comment répondre aux sentiments que son entourage lui témoigne. Sur le lit de mort de son père, il se contente de répliques professionnelles. Il refuse de sortir de son habit professionnel, malgré les sentiments sincères qui l’habitent.
Ce livre est d’une grande finesse et d’une élégance rare. Des scènes pudiquement expliquées sans artifice aucun. Il renferme toute la beauté naturelle dont notre société, fondée essentiellement sur le spectacle et les artifices, a besoin.

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